Le toro bravo et le top model

avril 28, 2010

Le dernier billet de Pierre-Yves sur l’art de la modélisation se termine sur l’importance de la re-présentation. On peut mettre en parallèle un billet un peu plus ancien sur le multilinguisme et la traduction, en profiter pour prolonger des réflexions déjà publiées par ailleurs, mais en anglais.  Traduire pour re-présenter.

Dans le magnifique exemple du travail de Picasso sur le taureau, si on parle peinture, on ne nommera pas en général modèle le résultat du travail de réduction à l’essentiel opéré par l’artiste, mais au contraire la réalité dont le peintre s’inspire, le taureau qu’il a pris comme modèle. Ce taureau modèle il l’a d’ailleurs peut-être choisi parmi une collection de taureaux déjà représentés par lui ou par d’autres, et s’il l’a dessiné sur le vif  il n’a certainement pas choisi n’importe quel taureau, mais un toro bravo, un taureau modèle élevé avec amour pour une unique représentation aux arènes le soir… Et ce taureau modèle, avant d’être un vrai taureau en chair et en os, c’est un rêve dans l’esprit des éleveurs, des matadors et des aficionados, le taureau parfait dans le moindre détail jusque dans sa mort, que les arènes applaudiront debout. Et au final ce que capture le génie du peintre, ce n’est pas tel taureau en particulier, mais ce rêve inaccessible du taureau idéal, et ce dessin n’est qu’un épisode après d’autres d’une série de traductions-représentations dont l’origine finalement importe peu.

Et ce n’est pas la fin de l’histoire. Pour des générations suivantes d’étudiants en art, le dessin de Picasso sera aussi un modèle à un autre niveau, un modèle de dépouillement et de maîtrise du trait. Pour ces élèves, la corrida sera peut-être un monde lointain, inconnu ou inquiétant.  A partir du dessin de Picasso, ils traduiront, interpréteront et représenteront à leur tour encore une fois cette réalité intraduisible qu’est le toro bravo. Et pour paraphraser Barbara Cassin c’est justement parce qu’elle est tellement intraduisible qu’il ne faut jamais s’arrêter de la re-traduire, de la re-présenter, en inventant d’autres moyens de la rendre présente à travers nos différences de langage et de culture.

Un autre aspect de la représentation ou du modèle (c’est tout un, on l’a compris), et que la tauromachie illustre bien également, c’est qu’il ne s’agit pas simplement d’une description de la réalité, mais aussi en retour d’une prescription. Voilà comment le toro bravo se doit d’être, et ce caractère prescriptif du modèle est le moteur même du travail de l’éleveur qui va sélectionner, élever, dresser l’animal pour qu’il soit au mieux conforme à ce modèle, et du torero qui doit lui aussi le conduire comme il faut, dans les règles, jusqu’à sa mort.

Dans tout travail de modélisation, il y a ce double aspect descriptif et prescriptif. Le linguiste constate les usages de la langue, les formalise dans une grammaire, et puis les faits de langue sont pris en charge par les grammairiens et les programmes scolaires et deviennent des règles,  normatives et contraignantes.  Et les exemples abondent, jusqu’au top model qui comme le toro bravo est la re-présentation stéréotypée d’un rêve devenu prescriptif.

Très souvent la frontière entre les aspects descriptifs et prescriptifs du  modèle est bien difficile à tracer, dans nos systèmes informatiques également. La forme de l’identité déclarée sur les réseaux sociaux l’illustre assez bien.  L’interface et le modèle de données sous-jacent contraignent de façon insidieuse l’utilisateur. Un champ non rempli  est comme un reproche. Votre profil n’est complet qu’à 60%. Vous pourriez avoir plus d’amis. Vous devriez ajouter des recommandations, vous n’avez pas ajouté votre numéro de téléphone portable, ni votre blog, ni votre compte Twitter.  Là encore, l’utilisateur incomplet, un peu coupable, se rapprochera peu à peu du modèle que le système lui présente.

Comme l’écrit Pierre Levy dans « Vers une science de l’intelligence collective« 

… il n’y a pas de modèle qui ne co-produise la réalité qu’il modélise. La carte fait surgir un territoire là où il n’y avait que des expériences de mouvements et des mémoires de trajets … le code de lois transforme les moeurs d’une nation. Les dictionnaires et les grammaires influencent les apprentissages scolaires et les pratiques lettrées des langues … Le modèle est un facteur de l’agencement symbolique qu’il explicite.


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