Voir, Savoir et/ou Agir

Dans un papier au titre provocateur présenté à ISWC 2006, une excellente critique des représentations « graphiques » des graphes RDF, et du dogme implicite sous-jacent: « Puisque c’est un graphe, montrez-le comme un graphe ». N’ayant jamais été complètement convaincu des avantages de ce type de visualisation, cette lecture m’a profondément réjoui, et mon point de vue en sort renforcé. En gros, si le graphe est petit, c’est joli mais inutile car la structure serait évidente sous toute autre forme, et si le graphe est grand c’est illisible donc inutilisable. Des interfaces qui s’adapteraient à la structure locale du graphe pour en donner une représentation utile à toutes les échelles, avec des algorithmes savants de réduction, même si elles sont techniquement concevables, entraînent de tels surcoûts en terme d’implémentation et de temps de requête qu’on en voit mal le modèle économique. Le périmètre d’utilité véritable se limite donc à des types de scénario bien choisis, par exemple une démonstration commerciale ou une « preuve de concept ». Enfin attendons ce que Thomas va nous montrer pour sa base musique, il va peut-être vous convaincre du contraire.
Cela dit, la critique du papier va plus loin que le simple problème « graphe ou pas graphe ». Les vrais croyants dans un modèle de représentation des connaissances ont une tendance fâcheuse à vouloir que ce modèle – bien sûr génial – transpire par tous les pores des interfaces utilisateurs, de la même façon qu’une certaine génération d’architectes a tenu absolument à ce que la géniale structure de béton ou de tuyauterie de leurs édifices impérissables s’impose à tout moment aux utilisateurs des lieux … nous avons à Paris des exemples célèbres.
Ayant moi-même succombé à cette tentation plus d’une fois, je me garderai bien de jeter la pierre à tous ces enthousiastes. Aux débuts de Mondeca, je voulais à tout prix que tous les utilisateurs comprennent la beauté du méta-modèle Topic Maps sous-jacent … mais l’expérience amène petit à petit à une conception plus utilitaire des modèles. Et le papier en question le dit fort bien. La question importante en fin de compte à propos des données, quelle que soit la façon dont elles sont représentées et stockées dans les systèmes, est bien de savoir à quoi elles servent et comment on s’en sert. Savoir ce qu’elles « sont » ou ce qu’elles « représentent » n’étant pas la préoccupation essentielle de la majorité des utilisateurs.
Comme l’histoire du Web l’a toujours montré, et comme les applications Web 2.0 qui fleurissent de partout le montrent de nouveau, ce qui intéresse le plus les utilisateurs, c’est bien d’agir sur l’information. On veut interroger et naviguer, mais surtout on veut créer, modifier, copier, ajouter, retrancher, reconnecter, mettre en perspective, republier, renvoyer … et tout cela bien sûr de façon ergonomique. Donc, autant et sinon plus que la structure des données et du système de représentation qu’elles utilisent, c’est la sémantique des actions sur les données qui doit être transparente dans les interfaces.
Si on rapproche cette réflexion de nos propos récents sur la sémiotique de RDF, on pourrait dire que le signifié d’une ressource doit être pensé plus en termes fonctionnels qu’en termes purement descriptifs ou déclararatifs. Certes, une description RDF décrit son référent, mais le choix des éléments de description, et donc les choix de modélisation sont pilotés par l’usage fonctionnel de cette description. La description d’une personne en tant que musicien ne sera pas la même que la description de cette même personne en tant que contribuable parce que l’amateur de musique attend des fonctions comme la découverte des oeuvres ou des musiciens associés (vous avez aimé … vous aimerez aussi), alors que la description du contribuable a de tout autres usages pour d’autres utilisateurs.
Ceci nous renvoie encore une fois à la question de l’identité. Le musicien et le contribuable sont-ils ou non la même personne? Si la question reste ouverte dans la vraie vie, dans nos systèmes d’information il est certain qu’il s’agit bien de deux concepts différents, avec des représentations, des propriétés et des fonctions différentes. Peut-on, doit-on pouvoir les rapprocher, voire les fusionner, et si oui pourquoi et comment? C’est une des grandes questions des technologies sémantiques. Nous y reviendrons.

Un commentaire pour Voir, Savoir et/ou Agir

  1. mimolette dit :

    dans une vision pratique, pour rebondir aux dernières questions, mr manu tchao est bien un et unique du point de vue « signalétique » (un âge, une origine, un nom, une adresse…) mais du point de vue « être », il est multiforme et changeant . Cette multiplicité de « facettes » fonde son « être » , différent de tous les autres!
    fusionner son « être » en un tout déclaratif deviendrait réducteur et tendrait à moyenner l’humain… ce que ne peut s’envisager. et pour quel intérêt ?
    Dans un système d’information, la vision d’usage et de service me semble primordiale, aussi les n facettes existent, ont leur propre vie et ne se raccordent pas forcement entre elles en dehors d’une signalétique. La notion d’annuaire m’apparait comme une bonne réponse à la signalétique. L’être derrière cette signalétique autorise ou non la vision de son « moi » sous ces différentes « facettes »…
    le « moi » musicien n’attend pas les mêmes services que mon « moi » parent…

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