« De tribus maximis circumstantiis gestorum » Hugues de Saint-Victor (vers 1135)

* Traduit du latin en français par Diane Meur – extrait publié dans « Le livre de la Mémoire – La mémoire dans la culture médiévale » Mary Carruthers – Ed Macula – Collection ARGO

Une description vivante, précise et pédagogique de méthodes d’indexation de savoirs, d’annotation sémantique de briques de contenus réutilisables, de modélisation d’une base de données historique comme support à une capitalisation de connaissances, de l’importance de la représentation visuelle.

La mémoire humaine était l’outil de travail de Hugues de Saint-Victor et son élève, le mémoire électronique est le notre mais les méthodes dont on trouve la filiation dans la réthorique romaine restent bien semblables. – Jean Delahousse

 

Mon fils, le savoir (sapienta) est un trésor (thesaurus) et ton cœur son coffre-fort (archa). En l’acquérant, thésaurises-en les bons trésors, les trésors immortels et incorruptibles qui jamais de vieillissent ni ne perdent de leur éclatante apparence. Dans les trésors du savoir se trouvent diverses richesses, et le coffre de ton cœur renferme de nombreux compartiments. Ici est déposé l’or, là l’argent, ailleurs encore les pierres précieuses. Leur disposition ordonnée éclaire la connaissance. Range-les et distingue-les chacun dans leurs lieux respectifs, les uns avec les uns et les autres avec les autres, afin de savoir ce que chaque lieu abrite. Si la confusion est mère de l’ignorance et de l’oubli, la séparation éclaire l’intelligence et affermit la mémoire.

Tu le vois : le changeur qui détient divers monnaies divise son unique bourse en multiples poches, qui sont comme les nombreuses cellules d’un même cloître. Car, ayant trié son pécule et successivement séparé chaque monnaie, il la range à sa place pour la conserver, puis cette répartition spatiale (distincion locurum), de même qu’elle permet de trier les objets, les garde à l’abri de tout mélange. Ensuite, pendant le change, tu observes l’aisance avec laquelle sa main rapide se dirige dans tel ou tel endroit que lui a désigné la volonté de son client, et aussitôt disposes séparément et sans confusion tout ce qu’il a demandé à recevoir ou s’est engagé à donner. Et il offrirait sans doute un spectacle ridicule et plutôt surprenant si son unique sacoche, déversant au dehors tant d’espèces sans les mélanger, ne laissait voir en son dedans, une fois ouverte, le même nombre de cavités internes. Cette séparation (discretio) des lieux, qu’elle laisse voir,  ôte à l’action tout mystère pour ceux qui l’observent, et toute difficulté pour ceux qui l’effectuent.

Comme nous l’avons déjà dit, c’est en effet la séparation des choses qui rende celles-ci visibles (discretio rerum evidentiam facit). Et cette visibilité éclaire l’esprit quand il s’agit de les connaître, tout en l’affermissant quand il s’agit de s’en souvenir (Evidentio vero rerum animum siml et in agnitione illuminat et in meria confirmat). Retourne donc, mon fils, à ton cœur (Redi (…) ad cor tuum), et examine de quelle façon tu dois y ranger et disposer les précieux trésors du savoir afin de bien connaître la place de chacun ; et, quand tu y mettras quelque chose en dépôt, fais le selon un ordre qui, lorsque ta raison le désire, permette  ta mémoire de le retrouver, à ton intelligence de le comprendre et à ton éloquence de l’exprimer. Cet ordre, je te propose de le concevoir de la manière qui suit.

Les choses que tu apprends doivent être mentalement séparées selon trois critères : le nombre, le lieu, et le temps. Ainsi tu saisiras facilement et retiendras longtemps tout ce qui viendra à tes oreilles, si tu as appris à l’examiner selon cette triple distinction. Je vais te montrer par le menu comment y parvenir.

Voyons d’abord la séparation par nombre. Apprends à contempler en esprit une grille numérique, numérotée à partir de un et jusque aussi loin que tu voudras, comme si elle s’étendait sous les yeux de ton cœur. Ensuite, quand tu entendras mentionner n’importe quel nombre, prends l’habitude de porter promptement ta pensée là ou s’arrête sa somme,  au point culminant, en quelques sorte, où il se termine. Autrement dit, quand tu entends « dix », contemple la dixième case (de la grille), quand tu entends « douze », la douzième, en sorte d’embrasser en pensée la totalité du nombre à partir de son extrémité ; ainsi de suite. Rends-toi familières et habituelles cette pensée et ces représentations, afin de percevoir quasi visuellement l’extrémité, le terme de chaque nombre, comme s’il était rangé dans un emplacement séparé. Et je vais maintenant te montrer combien cette visualisation mentale (consideratio) est utile à l’apprentissage.

Mettons que je veuille apprendre par cœur, mot pour mot, le Psautier. Je procède ainsi : d’abord je regarde combien de psaumes il contient. J’en trouve cent cinquante. Je me pénètre ensuite de leur ordre, de façon à savoir quel est le premier, quel est le deuxième, quel est le troisième, etc. De cette façon je les range tous en bon ordre dans mon cœur selon une grille numérique, et, à mesure que je les nomme un par un à la place qui leur revient dans cette grille, je m’assure, en les prononçant à haute voix ou en les considérant mentalement, qu’ils sont bien tels que je les vois dans mon cœur : Beatus Vir est le premier psaume, Quare fremuerunt le deuxième, Domine quid multiplicati sunt le troisième; c’est à dire ; ce que je vois dans le premier, le deuxième, le troisième emplacement. Et cette visualisation (consideratio), je l’imprime dans mon cœur avec assez de vigilance pour pouvoir, lorsqu’on m’interroge, dire sans hésitation – soit en les citant dans l’ordre, soit en sautant un ou plusieurs, soit en les nommant en ordre inverse et à rebours de leur disposition usuelle – quel est le premier psaume, quel est le deuxième, voir le vingt-septième, le quarante-huitième, ou n’importe lequel d’entre eux. C’est bien ainsi que les Ecritures se sont fait connaître, et ils montrent, ceux qui, pour s’autoriser d’un psaume, ont dit : ceci est écrit dans le quarante-troisième, dans le soixante-quinzième, etc. Ou bien crois-tu par hasard que, chaque fois qu’ils voulaient désigner un psaume par son numéro, il leur fallait feuilleter les pages pour savoir, en reprenant
le compte du début, quel était leur numéro respectif ? Trop grand aurait été l’effort requis pour une telle tâche. C’est bien dans le cœur qu’ils en avaient la liste, et leur mémoire conservait le numéro et l’ordre de chacun comme ils les avaient appris.

Quand j’ai bien identifié tous les psaumes, dans chacun je fais pour le début des versets ce que j’ai fait à l’échelle du psautier pour le début des psaumes, et il m’est facile de retenir successivement toute la séquence des différents versets, maintenant qu’ayant divisé le livre par psaume puis chaque psaume par verset, j’ai rendu le matériau aussi bref et condensé qu’il était abondant. Et cela est aisé dans les Psaumes ou autres livres comprenant des divisions nettement déterminées. Quand la séquence de lecture est ininterrompue, il faut en revanche procéder artificiellement : au gré du lecteur bien sûr, lorsque cela lui paraîtra plus approprié, l’ensemble de la séquence sera d’abord divisé en parties nettement déterminées, lesquelles seront à leur tour subdivisées, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout cet abondant matériau soir resserré au point que ses divers éléments puissent être facilement embrassés par l’esprit. Car la mémoire se réjouit toujours de la brièveté et du petit nombre, et c’est pourquoi il est nécessaire, quand la séquence de lecture tend à être longue, de la diviser tout d’abord en un petit nombre de segments, afin  que l’esprit (animus) puisse au moins appréhender numériquement ce qu’il ne peut appréhender spatialement, et qu’ensuite, lorsque la subdivision l’oblige à se partager entre un plus grand nombre d’éléments, il soit aidé par la petite taille ou la brièveté de chacun.

Je t’ai montré combien la séparation par nombre est précieuse quand il s’agit d’apprendre. A présent, mesure bien tout le prix de la séparation par lieu. N’as-tu pas constaté qu’un élève a plus de mal à se souvenir de ses lectures s’il lit tantôt dans tel exemplaire, tantôt dans tel autre ? Quelle en est la raison, sinon que l’imagination du cœur, sensoriellement partagée entre les apparences si nombreuses des divers livres, n’en retire intérieurement aucune image spécifique sur laquelle la mémoire puisse s’appuyer ? Car, forcé de se modeler indistinctement sur toutes, elle les voit se superposer les unes aux autres et s’effacer successivement, si bien qu’elle n’en conserve pas une,  fidèle et familière (domestica remanet aut familiaris), qu’elle puisse utiliser assidûment et en toute sécurité.

Pour affermir notre mémoire, il est donc très important de veiller, en lisant des livres, à ce que l’imagination de notre mémoire retienne non seulement le numéro et l’ordre des versets ou des périodes, mais aussi la couleur et la forme, la place et la position des lettres ; qu’elle retienne où nous avons vu écrite telle chose et telle autre, dans qu’elle partie, à quel endroit de la page (en haut, au milieu, en bas) nous avons aperçu tel énoncé, de telle couleur était le tracé de la lettre ou l’ornementation du parchemin. Je pense même que, pour stimuler la mémoire, il n’est pas inutile d’apporter une attention minutieuse aux circonstances extérieurs, en nous rappelant par exemple, l’aspect, la nature ou la situation des endroits où nous avons entendu dire telle ou telle chose, ainsi que le visage et le comportement de ceux dont nous les avons apprises, et autres détails de ce genre qui peuvent accompagner une quelconque activité. Tout cela est certes enfantin, mais les enfants peuvent en tirer profit.

Après la séparation par nombre et par lieu vient la séparation par temps (discretio temporis) : elle consiste à se souvenir dans quel ordre et à quel intervalle les choses se sont faites, de combien d’années, de mois et de jours ceci précède cela et telle chose suit telle autre. Pour cette séparation des temps, il importe également de savoir faire en sorte que les caractéristiques mêmes du moment où nous avons appris telle ou telle chose nous ramène plus tard à la mémoire du contenu (ad rerum memoriam), en retenant que telle chose à été exécutée la nuit ou le jour, l’hiver et l’été, par temps couvert ou par beau temps.

Si nous avons tissé tout ce qui précède en sorte de prélude, fournissant aux enfants d’enfantines méthodes, c’est pour éviter que le mépris de ces modestes rudiments de l’enseignement ne nous conduise lentement à nous égarer. Toute l’utilité de l’enseignement consiste en effet dans la mémoire que l’on garde : de même qu’il n’y a aucun profit à écouter ce qu’on ne peut comprendre, à quoi bon comprendre ce qu’on ne veut ni ne peut retenir ? L’écoute ne profite qu’en proportion de ce que l’on comprend, et la compréhension en proportion de ce que l’on retient. Mais il existe certains fondements du savoir qui, fermement imprimés dans la mémoire, servent de socle à tout le reste. Nous te les avons notés ci-après, dans l’ordre où nous voulons que tu les inscrives dans ta mémoire, pour assurer la solidité de tout ce que nous bâtirons ensuite dessus.

Toute explication des divines Ecritures prend en compte trois sens : l’histoire, l’allégorie et la tropologie, c’est à dire la moralité. L’histoire est le récit des événements tel qu’il est directement exposé dans la lettre. L’allégorie consiste à voir, dans l’événement historique que nous montre la lettre, un autre événement passé, présent ou futur. La tropologie consiste à tirer de l’événement dont nous écoutons le récit la connaissance de notre devoir. C’est pourquoi elle porte à juste titre le nom de tropologie, discours retourné ou parole ramenée à soi (sermo conversus sive locution replicata) ; nous « retournons » (convertimus) pour notre instruction la lettre d’un récit concernant autrui lorsque, lisant les hauts faits des autres, nous en retirons un modèle de vie.

Mais c’est de l’histoire que nous nous préoccupons pour l’heure – ce fondement, en quelque sorte, de tout l’enseignement, qui doit être en premier posé dans la mémoire. Or la mémoire, comme nous l’avons dit, se réjouit de la brièveté, alors que les événements de l’histoire sont presque infinis ; il s’agit donc d’en retirer une brève somme – un fondement du fondement, en quelque sorte, ou un fondement premier -, qui puisse être facilement saisie par l’esprit et retenue par la mémoire. Sache donc que la connaissance des événements repose principalement sur trois choses : les personnages qui y ont participé, les lieux qui en ont été le théâtre et le moment où ils se sont produits. Quiconque gardera en mémoire ces trois choses découvrira qu’il possède le bon fondement à partir duquel il n’aura pas de mal à saisir promptement et à retenir longtemps toutes les connaissances qu’il recueillera par la suite. Il s’agit donc de le mémoriser, de se le rendre domestique et bien connu, afin d’être prêt à appliquer son cœur à tout ce qu’on aura entendu, et à se servir de ce qu’on aura ici appris pour soumettre tout de qu’on entendra par la suite à une classification par lieu, par moment et par personnage.

Si le temps et le nombre forment la longueur du coffre de la mémoire, c’est le lieu qui lui donne sa largeur, de façon que tout le reste y trouve ensuite sa place. Nous rangerons donc d’abord, dans l’ordre, les personnages et leur temps, qui décriront dans la longueur une ligne partant des origines. Ensuite nous délimiterons des emplacements – autant qu’il en faudra pour accueillir, sous la forme la plus abrégé possible, la totalité du matériau. Maintenant efforce-toi d’imprimer dans ta mémoire les énoncés suivants, selon la méthode d’apprentissage qui t’a été montrée plus haut ; ainsi tu reconnaîtras d’expérience la vérité de mes dires, en voyant combien il est important de consacrer ton zèle et ton soin, non seulement à écouter et à commenter des Ecritures mais à les mémoriser.

La Création s’est accomplie en six jours, et la Rédemption s’accomplit en six âges. Le monde a été fait au commencement des temps ; il a été formé en six jours – mis en place les trois premiers, aménagé les trois suivants. Le premier jour a été fait de lumière, le deuxième jour le firmament séparant les eaux supérieures des eaux inférieures. Le troisième jour ont été assemblées en un seul lieu les eaux qui étaient sous le firmament, et est apparu le continent qui a produit des arbres et des fruits. Telle a été la mise en place des quatre éléments : le ciel, s’est déployé en haut, puis l’air s’est éclairci, puis les eaux se sont rassemblées en un seuil lieu, puis la terre s’est révélée. Ensuite le monde a été aménagé. Le quatrième jour ont été faits les luminaires pour orner les cieux, le soleil, la lune et les étoiles. Le cinquième jour ont été faits les poissons de l’eau et les oiseaux, les oiseaux pour orner l’air, les poissons pour orner les eaux. Le sixième jour ont été faites les bêtes de somme, les animaux sauvages et les autres créatures vivantes qui si meuvent  sur la terre, afin d’orner les terres. En dernier lieu, pour couronner le tout, a été fait l’homme, c’est à dire Adam et Eve. Adam, à l’âge de cent trente ans, a engendré Seth. Et après avoir engendré Seth il vécu huit cents ans, suivant le texte hébreu (les Septante, il est vrai, indiquent deux cent trente anas avant la naissance de Seth et sept cents après). Ce qui fait, pour toute la vie d’Adam, neuf cent trente ans. Et la suite s’enchaîne comme je le montre ci-après (dans les colonnes du diagramme), établie selon la vérité hébraïque.

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