Société de l’information : entre génie individuel et intelligence collective

Voici quelques notes prises lors de la conférence plénière qui s’est tenue le 9 juin 2010 sur le salon iExpo / KMforum, sur le thème « Quelle société de l’information ? entre génie individuel et intelligence collective ».

Disclaimer : ce sont des notes à peine mises en forme, donc TRES parcellaires, et beaucoup de l’articulation des discours y est perdue. J’espère cependant qu’elles peuvent donner la teneur des exposés, et donner des pointeurs vers les idées de chacun des intervenants pour approfondir leurs points de vue.

Les 4 intervenants dans leur ordre de passage étaient :

Et voici leurs réflexions autour de cette question de l’articulation entre l’individuel et le collectif :

Jean-Michel Besnier

Les nouvelles technologies de l’information sont les médias permettant un passage de l’individuel au collectif.

Le génie individuel est-il obsolète ? dans le domaine des sciences, le dernier grand génie était Einstein. L’art pourrait être vu comme le dernier lieu permettant au génie individuel de s’exprimer. La pregnance du collectif est une évidence : on favorise les réseaux avant tout (les tuyaux avant les contenus); c’est la « rétiologie« . Dans la sphère politique Tocqueville disait que « le démocrate pense qu’on est plus intelligent à plusieurs qu’à un seul ».

L’intelligence collective est dépourvue de centralité, de conscience. Cette notion est sous-tendue par les théories connectivistes – avec ses préjugés; celle-ci véhicule des mythes. Ces mythes, contrairement à ce que l’on croit, ne disparaissent pas avec la technologie, mais au contraire sont favorisés par elle : plus la technologie se développe, plus les mythes réapparaissent; ce n’est pas forcément un mal, les mythes produisant des croyances, et permettant de mobiliser les énergies.

Paul Bourgigne

[sur les système complexes]

Citation de Pascal : « Je ne peux pas comprendre le tout si je ne connais pas les parties, et je ne peux pas comprendre les parties si je ne connais pas le tout. » Par exemple, pour vivre ensemble, les hommes produisent des institutions, et vivent ensuite dans le cadre de ces instittions (on est dans le cas d’une totalité organique, indivisible, par opposition à une vision mécanique d’un système). De plus, tout change, par exemple le corps humain renouvelle l’intégralité de ses cellules en 1 mois; mais cependant, dans ce changement, l’individu se maintient; on peut dire que ce qui se maintient, ce ne sont pas les entités, mais bien les relations entre les entités.

Ces entités fortement reliées entre elles finissent par donner jour à quelque chose de plus global qui a des propriétés propres et qui en retour influe sur ces entités; par exemple les 100 milliards de neurones du cerveau sont fortement interconnectés entre eux : tout neurone est séparé de n’importe quel autre par seulement 6 neurones (on dit que le diamètre du cerveau est de 6). Donc on peut dire que chaque neurone influence tous les autres. De la même façon pour la société humaine; on avait demandé à des gens de l’Alaska de faire circuler une lettre pour la faire parvenir à un avocat de Boston, et ceci uniquement en la donnant à des personnes qu’elles connaissaient (c’est-à-dire qu’elles pouvait appeler par leur prénom); presques toutes les lettres arrivent à bon port, en passant par 6 personnes-relais.

L’exemple canonique pour étudier la relation individu/société est celui des fourmis. Celles-ci laissent derrière elles des phéromones pour indiquer à leurs congénères la position de la nourriture par exemple. C’est un exemple de communication stygmergique (du grec stygma, la trace), car la communication n’est pas directe (comme la parole). Pour les hommes, la communication stygmergique a commencé avec l’écriture, puis désormais avec Internet.

Jean-Gabriel Ganascia

[sur l’Intelligence Artificielle et l’Infosphère]

L’infosphère, par analogie avec la biosphère, désigne l’ensemble des informations qui circulent. De la même façon que la biosphère s’appuie sur la lithosphère, l’infosphère s’appuie, elle, sur la biosphère. Il ne faut pas la confondre avec le cyberespace, qui lui, désigne l’ensemble des infrastructures matérielles qui permettent la mise en réseau informatique.

Auparavant, cette infosphère était centralisée, car le coût de la production de l’information était élevé : seules quelques organisations pouvaient se le permettre. Cela est figuré par Jeremy Bentham et sa figure du panopticon : une prison avec une tour centrale depuis laquelle le gardien voit toutes les cellules (il a donc l’information), mais les détenus dans chaque cellule ne savent pas s’ils sont observés (il n’ont pas l’information). Aujourd’hui, tout le monde accède et produit de l’information, et JG Ganascia propose la figure du catopticon (du mot grec signifiant « miroir ») pour remplacer celle du panopticon : la tour centrale serait recouverte de miroirs, permettant à n’importe qui dans les bâtiments entourant la tour de voir n’importe qui d’autre; cela donne le concept de « sous-veillance » (celui qui observe est inférieur socialement à celui qui est observé) ou d’ « equi-veillance », par opposition à la surveillance (où celui qui observe est supérieur socialement à celui qui est observé).

C’est l’utopie d’aujourd’hui : tout le monde peut échanger avec tout le monde, et il n’y pas de hiérarchie dans les producteurs et les consommateurs d’information. Mais cela peut engendrer à une contre-utopie : si chaque information produite par l’individu doit s’insérer facilement dans le collectif, alors, par exemple, il est plus facile d’avoir une seule langue que des centaines… il n’est pas bien vu d’être original… il faut se conformer aux supports prescrits… et d’autres dérives.

Cette abondance de données change également la façon dont les scientifiques travaillent; depuis Galilée et la Renaissance, le scientifique observe la nature, et recueille des données de quelques expériences. Aujourd’hui il est facile d’avoir accès non plus à une partie des données – livrées par des expériences – mais à toutes les données, par exemple en séquençant automatiquement des gènes, puis en analysant ces données grâce à des techniques de fouille de données (voir l’article de Chris Anderson sur le même sujet : http://www.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory)

Bernard Stiegler

[sur l’individuation, les processus bottom-up et top-down]

L’opposition « individuel/collectif » est dépassée. Il ne faut pas parler d’intelligence collective, mais plutôt d’intelligence collaborative. D’ailleurs intelligence signifie « faire du lien, être au milieu de, relier… ». Il ne faut pas travailler sur des oppositions, mais des compositions.

Plutôt que de regarder l’individu en tant qu’entité, il faut mieux regarder le processus d’individuation (B. Stiegler se réfère pour cela à Gilbert Simondon). S’individuer, c’est se transformer. Et cette transformation ne peut pas se faire en étant tout seul, c’est en réalité une « co-individuation », chacun se transforme. Par exemple quelqu’un qui parle devant un auditoire se transforme lui-même, s’individue, aussi bien que les personnes du public qui sont transformées par son discours. Il est donc primordial pour que ce processus de co-individuation ait lieu que l’homme extériorise son savoir.

De plus, les traces laissées par les hommes qui extériorisent leur savoir, s’individuent elles-mêmes. Contrairement à la phéromone de la fourmi, l’Iliade d’Homère continue à se transformer, à s’individuer, à chaque lecture, traduction, édition. Sous cet angle du processus d’individuation, on peut dire pour B. Stiegler qu’il n’y pas de différence entre l’individu et le collectif : cela dépend du point de vue dans lequel on se place.

Les technologies de l’information peuvent être vues comme des technologies d’individuation psychique dans un processus bottom-up. Ce sont les individus qui produisent aujourd’hui des metadonnées; auparavant, les métadonnées étaient toujours produites par un pouvoir central symbolique (« institution de trans-individuation »), donc dans un processus top-down. (les premières métadonnées datant par ailleurs d’une tablette d’argile retrouvée dans la vallée de l’Euphrate, qui décrivait l’organisation de 250 autres tablettes d’argiles).

Processus bottom-up et top-down ne s’opposent pas, ils sont en réalité complémentaires, comme les aspects diachroniques et synchroniques du langage. Le processus diachronique du langage est celui par lequel tout discours transforme le langage sur lequel il s’appuie (bottom-up), mais pour exister le discours a besoin du langage (top-down). Le processus diachronique produit de la métadonnée, par exemple sur les page de discussion des articles de wikipedia. Mettre en lumière ces processus de constitution des opinions est un enjeu d’étude du web 3, que B. Stiegler souhaite un web « polémique ».

Questions de la salle

Sur le pouvoir : qui détient aujourd’hui le pouvoir, dans cette absence de hiérarchie ?

Absence de hiérarchie ne veut pas dire absence du pouvoir, mais un pouvoir différent. Par exemple, les éditeurs des pages wikipedia ne sont pas des donneurs d’ordre mais plutôt des arbitres, contrairement aux éditeurs des premières encyclopédies.

Le vrai pouvoir aujourd’hui serait sans doute celui de capter l’attention des gens, dans un monde de profusion d’informations.

Sur l’avenir : si l’accès à l’information est instantanée, comment se projeter dans l’avenir ?

L’avenir suppose un achevement du présent, et une attente de cet avenir. Or il est vrai que la société de l’information promeut une accessibilité à l’information de l’ordre de l’ « ici et maintenant ». Dès lors, c’est vrai que notre rapport à l’avenir en est modifié.

Un commentaire pour Société de l’information : entre génie individuel et intelligence collective

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